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"Paresse pour tous", le programme politique du romancier Hadrien Klent

"Paresse pour tous" de Hadrien Klent. [Le Tripode]
Entretien avec Hadrien Klent, auteur de "Paresse pour tous", paru aux éditions Le Tripode / QWERTZ / 24 min. / le 4 mai 2021
Que deviendrions-nous si nous ne travaillions que trois heures par jour? Un prix Nobel d’économie en fait son programme de campagne pour la présidentielle dans le dernier roman d’Hadrien Klent, "Paresse pour tous", qui mêle thèses décroissantes et sciences économiques.

Porté par une envie sincère de secouer un peu les idées reçues, de proposer un monde différent, moins productiviste mais plus humaniste, Hadrien Klent fait le pari d’un roman érudit où se mêlent habilement la philosophie, les sciences sociales, la poésie, l’écologie, et l’économie.

"Paresse pour tous" est une fable portée par un personnage principal, Emilien Long, Prix Nobel d’économie. Le voilà confronté à l’aberration du "Diktat" du travail lors du premier confinement de mars 2020. La machine productiviste tourne à plein régime, s’immisçant au cœur même des foyers par le télétravail. Emilien Long écrit alors un essai: "Le Droit à la paresse au XXIe siècle", clin d’œil à un ouvrage de Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx, paru en 1883.

J’aurais pu écrire l’essai d’Emilien Long, mais l’idée était de rester dans le roman. J’ai mis des petits bouts de l’essai pour permettre au lecteur de rentrer un peu dans cette illusion qu’il est en train de lire le livre d’Emilien Long, ce qui lui donne les arguments, les clés pour croire à cette possibilité de diminuer fortement la quantité du travail.

Extrait de l’entretien avec Hadrien Klent

Démarré avec Alessandra Caretti, le projet visait à proposer, en bande dessinée, une vision contemporaine de "L’An 01" de Gébé. L’abandon de l’économie de marché dans un style grinçant et libertaire dans la droite ligne des idéaux de 68. Très vite, l’idée de la bande dessinée s’estompe pour laisser plus de place au récit. L’envie d’Hadrien Klent est d’aller à fond dans la question utopique, "avec toute une série d’arguments techniques, économiques, qui sont égrenés au fil du livre".

Le romancier va ainsi au bout de l’exercice, emmenant son personnage jusqu’au faîte du pouvoir, la présidence d’un pays. Et ce parcours d’un homme, novice en politique, forcé d’affronter les machines de guerre que sont les partis traditionnels, permet à Hadrien Klent d’interroger les mécanismes du pouvoir, de confronter ses arguments aux contestateurs d’une décroissance possible, d’une utopie réaliste comme il se plaît à le rappeler.

A l’exemple de Coluche

Le parcours d’Emilien Long résonne dans celui de Coluche aux élections présidentielles de 1981. Coluche, le représentants des "kassos" qui a si bien agité le landerneau politique, faisant de l’ombre à la candidature de François Mitterrand, qu’on lui a demandé fermement de se retirer.

Emilien Long se heurte à un plafond de verre. Au début, on se dit: c’est marrant, c’est un prix Nobel. Et quand on se rend compte qu’il commence à exister un peu dans les sondages, on a moins envie de l’entendre et les voix du camp productiviste font tout pour qu’il ne puisse pas faire valoir ses théories.

Extrait de l’entretien avec Hadrien Klent

Cet hors-champ est représenté par l’antithèse d’Emilien Long, une ministre de l’économie en place, candidate de la majorité. Deux visions du monde s’affrontent. Inconciliables? Pas pour Hadrien Klent, qui pousse ses thèses évolutives: travailler trois heures par jour, quinze heures par semaine sans perdre son revenu. La question principale est la définition même du travail. Il y a une différence entre activité économique et activité réelle. Le travail, c’est aussi faire du bénévolat, s’occuper des enfants, jardiner.

Frôler la caricature pour mieux s’en amuser

Notre société a accru ses besoins matériaux de manière artificielle au XXe siècle. Perdus dans cercle des besoins infinis, nous perdons la trace de nos besoins primordiaux. La surconsommation habite nos vides, guide nos vies. Nous sommes formatés pour produire. Nous nous définissons par nos métiers. Tout ça pour qu’à la fin, on se demande: après quoi ai-je couru?

Comme si en fait, le métier que l’on choisit, le métier que l’on pratique, nous représente alors qu’on est plus que cela: nous sommes des moments, des sentiments, des hobbys. La société se focalise sur combien tu gagnes, combien tu paies de loyer. La vie est plus importante qu’une donnée chiffrée.

Extrait de l’entretien avec Hadrien Klent

"Paresse pour tous" est un roman qui frôle la caricature pour mieux s’en amuser, déjouer les codes du sacro-saint travail. La paresse n’est pas ne rien faire. Ce n’est pas de la flemme, c’est simplement sortir de la pression de produire et reprendre le contrôle de son temps. Affirmer le refus de parvenir. Le roman permet de se poser cette question toute bête et si importante: qu’est-ce que j’aime dans la vie?

En s’appuyant sur des économistes, des philosophes, en ayant cette base théorique, Hadrien Klent nous emporte dans cette utopie et nous donne envie d’y croire. "Je préfère que l’on soit dans une fable très concrète, tout est à la fois imaginaire et extrêmement précise." La crédibilité par le fou en quelque sorte!

Catherine Fattebert/mh

Hadrien Klent, "Paresse pour tous", Le Tripode, 2021.

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