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"L'Oubli" de Philippe Forest: une esthétique de la disparition

Philippe Forest, 2016 [gallimard.fr - Catherine Hélie]
Philippe Forest: "LʹOubli" / Caractères / 60 min. / le 4 février 2018
Vingt ans après "L'Enfant éternel", roman évoquant la perte de sa petite fille, Philippe Forest s’éloigne peu à peu de l'autobiographie. Pourtant, le spectre de la petite Pauline hante toujours les pages de "L’Oubli".

Professeur de littérature comparée, Philippe Forest a publié plusieurs écrits théoriques dès le début des années 1990. Puis est survenue la disparition de sa fille âgée de quatre ans des suites d’un cancer foudroyant. C'est ce drame intime que l'auteur évoquait avec sensibilité dans son premier roman, "L'Enfant éternel", et plus tard dans "Toute la nuit", en reliant l’expérience du deuil au processus d’écriture.

Dès lors, il n'a cessé d’alterner entre essais et romans à caractère autobiographique. Alternance qu'il résume par ce constat: "Comme on a besoin de deux pieds pour marcher, j’aime passer d’un essai à un roman. Pour moi, ce qui se fait de plus intéressant en littérature est ce qui se situe quelque part entre les genres".

Un souvenir en avant

"Le Chat de Schrödinger" (2013), "Crue" (2016) et maintenant "L'Oubli", ces trois œuvres de fiction forment une trilogie dans laquelle un homme sans qualités s'exprime, narrateur tendant vers l’effacement. Selon Philippe Forest, il s’agit trois fois de la même histoire. L’auteur s’inscrit ainsi dans la pensée de Kierkegaard qui définit la reprise comme "un souvenir en avant". C’est précisément cette dialectique entre souvenir et oubli qu'il évoque dans son dernier opus dont les premières lignes donnent le ton:

Un matin, un mot m’a manqué. C’est ainsi que tout a commencé. Un mot. Mais lequel, je ne sais pas.

Philippe Forest, "L'Oubli"

Le mot et la chose, le nom et la personne

Et si cet oubli n’était que le signe avant-coureur d’une hémorragie à venir prête à se répandre comme une épidémie! Voilà l’angoisse à laquelle est confronté ce personnage sidéré par ce qu'il lui arrive. Obsessionnel, il ira au bout de sa logique en imaginant que la disparition du mot entraînera la disparition de la chose que celui-ci désigne. Ainsi, avec la perte du langage, l’univers sera intégralement absorbé dans un trou noir. D’où l’urgence à retrouver le premier mot perdu, quels que soient les moyens mis en œuvre pour y parvenir.

"On ne sait pas très bien si mon personnage a oublié le mot parce qu'il a oublié la chose ou s'il a oublié la chose parce qu'il a oublié le mot. Et il finit par se demander si le mot qu'il a oublié n’est pas tout simplement un nom et si la chose à laquelle ce mot est censé renvoyer n’est pas une personne, confie Philippe Forest. Je n’en dis pas plus afin que chaque lecteur puisse mettre son propre mot, son propre nom dans le vide que j’ai aménagé au cœur du livre". Certes, mais le lecteur qui connaît bien l’œuvre de Forest sera tenté d’y placer le prénom de Pauline, figure spectrale qui hante la totalité de son œuvre littéraire depuis vingt ans.

Quelque chose s’est tu. Ou bien: ce fut quelqu’un. Laissant son silence pour seul legs.

Philippe Forest, "L'Oubli"

Un double narrateur

Les chapitres impairs de "L'Oubli" sont fortement teintés par un sentiment d’absurde cher à Beckett, alors que les chapitres pairs eux se réfèrent à la littérature fantastique très prisée à la fin du 19e siècle. Leur narrateur est un autre homme, sans plus de qualités, qui passe un long séjour sur une île située au large des côtes océaniques, dans une chambre d’hôte, à la morne saison.

Au fil des jours, le tableau monochrome blanc accroché au-dessus de son lit semble se transformer au gré des changements du paysage qu’encadre la fenêtre située en face. Et si, sous l’apparente abstraction de la toile, se révélait peu à peu la figure d’une femme aperçue au loin! Et, pourquoi pas, l’univers entier!

Jeux de miroir

Apparition, disparition; dédoublement, dualité; écrivain et personnage; original et représentation… "L'Oubli" de Philippe Forest est construit sur un jeu de miroir vertigineux, comme un labyrinthe de l'artiste hollandais M.C. Escher. "Chacune des histoires que je raconte vient réfléchir l’autre et c’est seulement à la fin qu’on comprend le lien entre ces deux récits qui donne la clé du livre" conclut l’auteur en citant Musset: "La nuit seule renferme les deux secrets du bonheur, le plaisir et l'oubli".

Plaisir et oubli, c'est sur ces deux piliers que repose l’une des œuvres les plus originales de la scène littéraire francophone.

Jean-Marie Félix/mh

Philippe Forest, "L'Oubli", éditions Gallimard, 2018.

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