La scène théâtrale romande est en surchauffe, alerte une vaste étude menée récemment. Trois éléments signalent un risque d'emballement dans ce secteur: les spectacles sont toujours plus nombreux mais les lieux pour les montrer sont limités, l'offre croît plus rapidement que la demande du public et les financements augmentent quant à eux moins vite que le nombre de productions.
Selon Mathias Rota, adjoint scientifique à la Haute école de gestion Arc de Neuchâtel et auteur de l'étude, cette conjonction d'éléments ne fait qu'accroître la précarité puisqu'il y a moins d'argent disponible pour plus de personnes qui travaillent dans ce domaine. Il a estimé le revenu médian mensuel brut à 2700 francs, proche du seuil de pauvreté.
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Assurer des revenus suffisants
Pour lutter contre cette précarisation, il existe toutefois quelques pistes, comme le respect de la convention de travail existante du secteur. "Nous proposons que les productions soient soutenues par des montants qui permettent d'assurer des revenus suffisants aux personnes actives dans les compagnies. Il faut aussi rappeler que cette lutte contre la précarité ne concerne pas que les pouvoirs publics, mais également les relations d'engagement qui existent entre les théâtres et les compagnies. Elles se matérialisent le plus souvent dans des prix de cession (ndlr: prix de vente d’un spectacle) trop bas. Ces prix devraient aussi garantir des revenus suffisants, par exemple sur la base de la convention collective de travail existante, ou au moins sur une charte des bonnes pratiques et un calculateur des coûts de cession. Ce sont deux outils qui sont en cours de préparation", confirme à la RTS Mathias Rota.
Autre solution selon Anne Papilloud, secrétaire générale du Syndicat suisse romand du spectacle: repenser le financement. "Aujourd'hui, les subventionneurs ne soutiennent pratiquement que la phase de création proprement dite, pas du tout le travail en amont comme la recherche, la création du dossier, etc. Ce travail est complètement invisibilisé et non rémunéré", regrette Anne Papilloud.
Des contrats plus longs
Pour Mathieu Bertholet, directeur du Théâtre de Poche à Genève, on doit donner plus de place aux artistes, y compris du côté de la technique.
La réponse à la précarité est d'impliquer les artistes dans nos institutions. Et plus seulement de leur donner des contrats de courte durée qui correspondent au moment où nous avons besoin d'eux.
De son côté, Anne Bisang, directrice du Théâtre populaire romand à La Chaux-de-Fonds, confirme que les institutions ont des solutions à proposer mais que persiste une distorsion dans la distribution des budgets. "Depuis une trentaine d'années, on observe une augmentation des moyens qui ont été dévolus à la scène indépendante et émergente, ce qui est tout à fait favorable à la diversité. Mais tout cela a quand même été fait au détriment des institutions qui se sont affaiblies, puisque (...) rares sont les institutions dans les différents cantons qui ont été au bénéfice d'augmentations de subventions."
Faire revenir le public
Enfin, les publics ne doivent pas être oubliés, rappelle Lorenzo Malaguerra, directeur du Théâtre du Crochetan à Monthey: "Dans cette période post-covid, les théâtres ont perdu de la fréquentation. Et la tendance ne va pas être à programmer plus, mais plutôt à programmer moins et plus accessible, plus populaire. Je pense que ce terme ne doit pas être un gros mot, parce qu'il faut que le public retrouve le chemin des salles. Les théâtres ont évidemment une grosse responsabilité".
En attendant, l'auteur de l'étude suggère de ralentir le système des arts de la scène et de clarifier et harmoniser les aides du soutien public pour ce secteur.
Pauline Rappaz/mh
Une réforme dans la manière de subventionner le théâtre
Interrogée dans l'émission "Forum", Marie-Thérèse Bonadonna, cheffe du service de la culture du canton de Neuchâtel et présidente de la Conférence des chef·fes de service et délégué·es aux affaires culturelles de Suisse romande, explique, suite à la parution de l'étude, que la suroffre était perceptible: "On la percevait cette surproduction, cette suroffre, cette surchauffe, mais elle a été accentuée par le Covid puisqu'il y a eu toutes sortes de spectacles annulés, reportés, qui sont venus engorger des saisons qui étaient en train de se construire dans les années qui se profilaient. C'est vrai que l'un des constats, c'est que certainement, nous avons un rôle à jouer en tant que collectivité publique dans la façon de financer."
Si, durant les années précédentes, l'accent a été mis dans le soutien à la création et à la production, Marie-Thérèse Bonadonna admet qu'il s'agit désormais de soutenir toute la vie d'un spectacle "de sa conception, dans la recherche qui doit être faite, pour que l'on soit moins dans une logique de production des spectacles". Le but serait ainsi d'éviter une surproduction de spectacle, éviter la précarisation et un déséquilibre entre le nombre de spectacles et le nombre de lieux pour les accueillir.
Auparavant, la tendance était plutôt à vouloir donner "un petit peu à chacun, comme ça tout le monde peut faire un peu" explique-t-elle. Aujourd'hui, la sélection doit être plus drastique, quitte, selon Marie-Thérèse Bonadonna, à "créer des mécontentements auprès des gens qui ne seront plus soutenus". Pour la cheffe du service de la culture du canton de Neuchâtel, le risque de favoriser les grandes institutions n'est pas réel, puisqu'il est aussi prévu de soutenir les petites compagnies.
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