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Adelheid Duvanel, merveilleux fantôme des lettres suisses

Adelheid Duvanel. [DR - Norma Hodel]
Adelheid Duvanel. - [DR - Norma Hodel]
Bâloise, écrivaine, Adelheid Duvanel livrait des nouvelles entre conte cruel, histoire surréaliste et art brut. Schizophrène, toxicomane, elle aura marqué la littérature germanique des années 1970 à 1990. Une intégrale et des traductions dévoilent un pan de mystère sur cette œuvre unique.

Sur une photo de jeunesse, elle arbore la moue détachée d'une Françoise Sagan rhénane, laissant sa cigarette se consumer. Bien plus tard, c'est un visage amaigri de pietà, photographié derrière une vitre. Comme pour marquer sa séparation d'avec notre monde.

Entre ces deux instantanés, Adelheid Duvanel (1936-1996) aura traversé la bohème bâloise tel un esprit errant, apparaissant pour mieux disparaître, livrant ses textes décalés et peignant des tableaux hantés par ses démons: la maladie mentale, les addictions, la misère.

Cette voix unique, entre littérature surréaliste, conte urbain et art brut est aujourd'hui culte. En Suisse alémanique, les nouvelles d'Adelheid Duvanel sont rééditées cet automne en format poche par l’éditeur Limmat Verlag dans l'épais volume "Fern von hier". En français, un éditeur belge, Vies parallèles, a livré deux recueils, "Délai de grâce" et "Anna et moi", avant… de disparaître à son tour. Le monde de cette autrice unique est décidément empli de mystères.

>> A écouter: l'émission "Le labo" consacrée à Adelheid Duvanel :

Sur les traces d’Adelheid Duvanel. [c.sage]c.sage
Sur les traces dʹAdelheid Duvanel / Le labo / 56 min. / le 8 octobre 2022

Le monde intérieur comme refuge

Dans "Délai de grâce", Adelheid Duvanel écrit ceci: "Norma est belle comme un vase porté par une main blanche et qui voudrait qu'on le laisse tomber". Presque un auto-portrait.

Ses écrits mélangent rêve et réalité, tiennent du conte cruel. Avec des personnages solitaires zébrés de fêlures, aux situations quotidiennes et décalées. On y trouve de l'angoisse, beaucoup d'humour aussi, souvent cinglant. Ses personnages n'ont généralement que des prénoms - Anna, Anita, Margrit, Bruno, Veronika, Max, Joggi, Roland… -, des difficultés à vivre en société, voire une incapacité à communiquer avec l'extérieur. Une nouvelle parle d'une fillette qui aurait ainsi titré sa dissertation scolaire: "Du droit d'être inapte à la vie". Le monde intérieur et l'irréalité deviennent alors des refuges.

Le 7 juillet 1996, Adelheid Duvanel s'est effacée dans un bois, près de Liestal. Morte de froid en plein été. Partie comme l'écrivain Robert Walser, quarante ans avant elle. A l'instar de l'écrivain biennois, Adelheid a connu l'asile psychiatrique, le repli sur soi et la marge. Comme lui, sa littérature excelle dans les textes brefs, ouverts au mystère et porteurs de clés secrètes. La comparaison s'arrête là. Robert Walser était quasi octogénaire, amateur de marche à pied. Il est décédé lors de l'une de ses interminables promenades le jour de Noël 1956. Adelheid avait tout juste 60 ans et une boîte de somnifères sur elle.

Adelheid Duvanel. [DR - Norma Hodel]
Adelheid Duvanel. [DR - Norma Hodel]

Une plume d'exception

De son vivant, cette écrivaine, née Adelheid Feigenwinter et devenue Duvanel par mariage, publiait ses nouvelles dans le supplément culturel du journal Basler Nachrichten, puis chez un prestigieux éditeur allemand, Luchterhand Verlag. Elle reçut des prix, la reconnaissance des milieux littéraires germaniques avant de s'effacer. Comme un texte écrit à l'encre sympathique.

La drogue et la schizophrénie ont eu raison de cette plume d'exception. Aujourd'hui, c'est à l'opiniâtreté de son frère Felix, ancien journaliste, et de quelques admirateurs, que l'on doit la redécouverte de cette Nico littéraire, mi-réalité mi-légende, errant d'appartement en appartement dans une Bâle aux allures de ville fantastique.

Thierry Sartoretti/ld

"Fern von hier" d'Adelheid Duvanel, éditions Limmat Verlag.

"Délai de grâce" et "Anna et moi" d'Adelheid Duvanel, éditions Vies parallèles.

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Derrière les textes, les tableaux

D'Adelheid Duvanel, il nous reste aussi ses dessins et ses tableaux, inconnus en Suisse romande. Ils sont conservés au Museum im Lagerhaus de Saint-Gall, une institution dédiée à l'Art brut et naïf, de même qu'aux archives littéraires de la Bibliothèque nationale, à Berne.

Ses œuvres sont colorées, simples, brutales, insoutenables parfois: des arbres fantastiques, des animaux, des portraits, des monstres, des scènes de crime. Ce que sa littérature suggère, sa peinture le dévoile entièrement. Sans filtre.