Liban, Chili, Espagne, Irak ou France. Ces pays, théâtre de fortes contestations populaires en 2019, ont vu leurs rues désertées avec les mesures de lutte contre le coronavirus. Mais loin d'être étouffées, certaines révoltes reprennent, parfois plus violemment qu'auparavant.
Chômage, précarité, insécurité; les mesures drastiques de confinement n'ont fait qu'exacerber les inégalités existantes, augmentant la détresse des populations, et donc leur colère.
Ces derniers mois, quelque 135 millions d'emplois dans le monde ont été détruits par rapport à fin 2019, selon le dernier rapport de l'Organisation internationale du travail (OIT), et le deuxième trimestre 2020 pourrait encore enregistrer une baisse de 10,7% des heures travaillées, soit 305 millions d'emplois à plein temps.
Sans oublier les 1,6 milliard de travailleurs de l’économie informelle, soit près de la moitié de la main-d’œuvre mondiale, qui font face au danger immédiat de voir leurs moyens de subsistance anéantis.
Les révoltes de la faim
Ainsi, ces dernières semaines, des révoltes de la faim ont éclaté dans différents pays, faisant fi du Covid-19, à leurs yeux bien moins préoccupant que la misère. Au Chili, où la pandémie fait rage, des habitants de quartiers pauvres ont défié le confinement obligatoire pour réclamer une aide alimentaire d'urgence.
"Ce n'est pas la quarantaine. C'est de la nourriture que demandent les gens en ce moment", lançait alors une habitante. Des affrontements à coups de jets de pierre et de gaz lacrymogène ont opposé protestataires et policiers.
Mêmes scènes en Bolivie voisine, où les syndicats demandent l'assouplissement des mesures de quarantaine, et exigent une date d'élection présidentielle rapidement. En Colombie, face à la misère, on sort des chiffons rouges pour crier à l'aide.
Contestations plus violentes
Au Liban, où un mouvement de contestation anti-corruption agite le pays depuis octobre 2019, la pandémie n'a fait qu'amplifier une crise économique sans précédent. Chômage de masse, flambée des prix, et près de la moitié de la population sous le seuil de pauvreté.
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Fin avril, des manifestations nocturnes ont dégénéré en affrontements entre manifestants et forces de sécurité, faisant un mort et une centaine de blessés. Le mouvement, qui se voulait pacifique jusqu'ici, devient plus violent.
Depuis le déconfinement, les manifestations sont quasi quotidiennes contre la classe politique. Des tracts portant le visage de membres du gouvernement proclament : "Il a l'entier de son salaire... et toi?" ou encore " Il est rassasié... et toi?"
Profiter de la trêve pour s'organiser
L'une des révoltes les plus importantes a éclaté l'année passée en Irak. Réprimée dans le sang, plus de 550 personnes sont décédées. Depuis les mesures prises contre le coronavirus, la place Tahrir à Bagdad, haut-lieu de la contestation, a été quasi désertée.
Mais un noyau dur de manifestants a décidé de se confiner dans les tentes qui y sont dressées, et d'y préparer une reprise post-confinement, raconte un article du Middle East Eye . La faim, le chômage en hausse et la chute du cours du pétrole seront le moteur d'une nouvelle vague de protestation, assurent-ils.
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Réveil de la contestation à Hong Kong
Les contestations politiques perdurent également. À Hong Kong, où une révolte a commencé en juin 2019 contre la tutelle chinoise, les manifestations ont repris après le dépôt d'un nouveau texte visant à interdire "la trahison, la sécession, la sédition et la subversion".
La police a ressorti ses canons à eau et ses gaz lacrymogènes dimanche, alors que des milliers de Hongkongais ont envahi les rues du centre-ville.
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Jeudi, le Parlement chinois a adopté à la quasi-unanimité cette disposition controversée.
A voir la réaction qu'auront les différents gouvernements, qui tenteront de dompter la colère des protestataires avec des aides et conciliations, ou avec de la répression et des arrestations.
Mouna Hussain avec agences
Manifester sans se contaminer
Outre ceux qui prennent le risque de manifester dans les rues, de nombreuses autres méthodes ont été imaginées pour éviter le risque de contamination.
Au Brésil, des concerts de casseroles ont lieu tous les soirs sur les balcons pour protester contre le gouvernement de Jair Bolsonaro et sa gestion de la crise.
@sanchezcastejon
Una gran parte del pueblo brasileño toca sartenes todos los días a las 8:30 p.m., en protesta por el terrible gobierno de Bolsonaro y su desprecio por los brasileños con respecto al virus de la corona. 15to. día de protesta - Brasil, RJhttps://t.co/cWPYnJHpN9 pic.twitter.com/SbuH6PFwSE
— Anna Monteiro (@AnnaMonteiro283) April 1, 2020
Mêmes sons de casseroles en Espagne, encouragés par le parti d'extrême droite Vox, également opposés à la gestion de la crise par le gouvernement de Pedro Sanchez.
Dans ce pays, des cortèges de voitures ont aussi été un moyen de manifester tout en maintenant les distances de sécurité. Une méthode également utilisée au Liban.
En pleno centro de #Murcia y en el resto de capitales de provincia, hoy #manifestación23mayo de #Vox @vox_es con coches y motos en contra del gobierno de Sánchez y pidiendo su dimisión.España está que arde, entre el calor de verano y los españoles quemados. #manifestación23mayo pic.twitter.com/sFRgJkLsSt
— Celia Quijano (@QuijanoCelia) May 23, 2020
En Turquie, c'est du haut des minarets qu'a sonné la protestation. Des anonymes ont réussi à pirater le système d'appel à la prière de mosquées de la ville d'Izmir, et ont diffusé à la place le chant révolutionnaire italien "Bella Ciao".
Turquie: «actions de sabotage» (expression utilisée par le mufti d’Izmir) dans les mosquées d’Izmir. Le chant italien de résistance «Bella Ciao» popularisé en Turquie par Grup Yorum retentit dans au moins 20 mosquées au même moment. Excellent !pic.twitter.com/RX1QiRKMr9
— Bahar Kimyongür (@Kimyongur) May 20, 2020
Un acte fortement condamné par les autorités qui ont ouvert une enquête et promis d'identifier les coupables.
L'exception marocaine
Si la colère des peuples contre les classes dirigeantes s'est accentuée dans de nombreux pays, le Maroc semble faire exception. Alors qu'un mouvement populaire d'ampleur a secoué le nord du pays en 2016-2017, la pandémie du coronavirus a quelque peu réconcilié le peuple avec ses gouvernants.
Dans un pays où beaucoup vivent du travail informel, des aides de l’Etat ont été déployées. Certains citoyens ont été ainsi étonnés de la bonne gestion de la crise, expliquait à la RTS Kamal Hachkar, réalisateur marocain.
"Les forces de l'ordre ont agi de manière pédagogique, expliqué les mesures dans des haut-parleurs. On a tout à coup un autre regard sur eux. Ils ont même reçu des hommages sur les réseaux sociaux".
>> Ecouter le témoignage du réalisateur Kamal Hachkar au Maroc: