Le débat sur la liberté d'expression relancé après la condamnation d'un rappeur catalan
L'arrestation de Pablo Hasél a mis le feu aux poudres en Espagne et renforcé les divergences au sein de la coalition gouvernementale entre les socialistes du président Pedro Sanchez et le parti Podemos (gauche radicale) qui soutient les manifestations.
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Pablo Rivadulla i Duró de son vrai nom, 32 ans, a récemment été condamné à neuf mois de prison pour apologie du terrorisme - rendant notamment hommage à l'ETA et aux GRPAPO, des groupes de résistance antifascistes -, pour avoir traité le roi Juan Carlos Ier de "mafieux", fait l'éloge de personnes impliquées dans des attaques et accusé la police d'avoir tué et torturé des migrants et des manifestants. Il est aussi en attente d'un autre jugement pour agression contre des journalistes.
Le rappeur n'en est pas à sa première sentence pour apologie du terrorisme et injures à la couronne. En 2014, il avait déjà été condamné pour les mêmes faits à deux ans de prison avec sursis en raison d'un casier judiciaire vierge. Sous le coup de nouvelles condamnations, celui qui se dit révolutionnaire marxiste n'a pas pu échapper à la case prison.
Discorde autour d'un article de loi
Mais un collectif de 200 artistes a signé une pétition pour sa libération. Amnesty International demande une réforme du Code pénal espagnol, tandis que les socialistes du gouvernement de coalition disent regretter l'absence de proportionnalité du verdict.
"Le problème auquel nous faisons face avec ce délit en Espagne, c'est qu'il n'exige aucune connexion avec le futur, avec des possibles menaces. Dans la majorité des pays, comme l'Allemagne, il existe des filtres. Pour accuser une personne, les faits doivent être vraiment très importants", explique Manuel Cancio, professeur de droit pénal à l'Université autonome de Madrid, vendredi dans l'émission Tout un Monde.
Le cas de Pablo Hasél pose donc cette question délicate de la liberté d'expression face à l'apologie du terrorisme. Peut-on tout dire, même le plus désagréable?
Pour les juristes partisans de la modification ou de la suppression de cet article de loi, la question centrale revient à distinguer un excès verbal d'une réelle menace.
L'ETA, une période encore douloureuse
La plupart des condamnations en Espagne concernent des tweets ou des chansons sur l'ETA, l'organisation armée basque indépendantiste. Ce délit sur l'apologie et sur l'humiliation des victimes a été introduit en 2000, lorsque l'ETA existait encore. Le groupuscule tuait, mais célébrait aussi des actes encourageant le terrorisme.
L'ETA a rendu les armes en 2011 et s'est dissoute en 2018. Mais chaque pays conserve ses traumatismes. La sensibilité autour du groupe basque, des victimes et de leurs proches, reste grande. En face, la critique et l'opposition pour distinguer la liberté d'expression et l'apologie du terrorisme aussi.
Mais le plus difficile à expliquer désormais concerne les condamnations pour injure à la couronne. La Cour européenne des droits de l'homme a déjà cassé des jugements espagnols, estimant que brûler une photo du roi d'Espagne relève de la liberté d'expression.
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Sujet radio: Valérie Demon
Adaptation web: Jérémie Favre
Plus de 100 personnes arrêtées
Contrairement à 2019, où la mobilisation s'était logiquement limitée à la Catalogne, l'incarcération de Pablo Hasél a entraîné des actions de protestation également marquées par des violences dans d'autres villes d'Espagne comme Madrid, Valence (est) et Grenade (sud).
Les rues de Barcelone ont aussi été le théâtre d'affrontements entre jeunes manifestants et policiers. Au-delà de la capitale catalane, d'autres villes de la région ont été secouées par des violences, comme Vic où des manifestants s'en sont pris le 16 février au commissariat, blessant onze agents.
Au total, 109 manifestants ont été arrêtés dans la région depuis cette date, selon la police locale.