L'annonce que deux réacteurs allemands resteraient en veille jusqu'au printemps 2023 pour faire face à d'éventuelles urgences énergétiques a été faite par un ministre de l'Economie et du Climat au visage fermé au soir du 5 septembre.
Après des mois de discussions houleuses, dans un pays traditionnellement peu favorable au nucléaire, Robert Habeck a fait un choix difficile pour son parti écologiste: deux des trois dernières centrales du pays, Isar 2, près de Munich, et Neckarwestheim 2, dans le Bade-Wurtemberg, pourront être rallumées en cas de besoin cet hiver, reportant la fermeture définitive du parc.
Contrepartie : aucun combustible supplémentaire ne sera acheté, et à la mi-avril 2023, c'en sera "terminé pour la réserve" constituée par ces deux réacteurs, a insisté le vice-chancelier.
Verts inquiets
Pragmatisme d'un ministre qui sacrifie un tabou des Verts, ou compromis mal taillé? Dès le lendemain, les médias allemands fustigent cette annonce. C'est "la pire de toutes les décisions possibles", s'emporte le quotidien des affaires Handelsblatt tandis que l'hebdomadaire Die Zeit déplore un choix "manquant de courage et de clarté" qu'il résume ainsi: "un peu d'énergie nucléaire, si nécessaire, mais plutôt pas".
Robert Habeck a énuméré les conditions qui pourraient amener à activer les centrales en réserve: un hiver particulièrement froid, un niveau d'eau trop bas entravant l'approvisionnement en charbon, une faible disponibilité des centrales nucléaires françaises, des goulots d'étranglement dans le sud de l'Allemagne, fortement consommatrice d'électricité mais faible productrice. Il a cependant jugé "très improbable" un scénario extrême.
Nous craignons que cela ouvre la porte à une prolongation durable du nucléaire
Mais pour les Verts allemands, dont la sortie de l'atome fait partie de l'ADN depuis plus de quarante ans, la couleuvre n'en est pas moins difficile à avaler. Ils craignent que ce compromis soit la porte ouverte à une prolongation durable, avec l'achat de nouveaux combustibles, alors que "nous avons encore tant de problèmes sur les bras, comme la sécurité des centrales, le stockage des déchets, les émissions radioactives", explique Olaf Brandt, le président de l'Union pour l'environnement et la protection de la nature, rencontré par le 19h30 de la RTS.
Techniquement difficile
Du côté des experts, le compromis laisse également dubitatif, car techniquement difficile à réaliser. "Le démarrage à froid est un processus qui dure plusieurs jours", souligne dans le tabloïd Bild Joachim Bühler, directeur général de l'association TÜV, référence du contrôle qualité.
"Les centrales nucléaires ne sont pas adaptées à la réserve du réseau car elles ne peuvent pas être allumées et éteintes facilement", abonde Claudia Kemfert, économiste de l'énergie à l'Institut allemand de recherche économique (DIW Berlin).
Garder les centrales ouvertes, ce serait meilleur pour l’environnement
Alors au sein même du gouvernement, les libéraux ne cachent par leur irritation. Pour le député Michael Kruse, couper le nucléaire en pleine crise énergétique échappe à l'entendement. "Nous sommes en train de réactiver de nombreuses centrales à charbon, et celles-ci affichent des émissions de CO2 exorbitantes, notamment les centrales au lignite. Il serait bien plus raisonnable de laisser les centrales nucléaires branchées au réseau", réagit-il au micro de la RTS.
Un risque politique
En choisissant la voie médiane, le ministre de l'Economie et numéro deux du gouvernement prend un risque politique qui risque d'irriter la base de son parti écologiste et de faire tanguer la coalition formée avec les sociaux-démocrates d'Olaf Scholz et les libéraux du FDP. "Il agace le partenaire de coalition FDP et une grande partie de la population, qui ne comprend pas pourquoi une source d'énergie sûre et sans fossile devrait être coupée en plein milieu d'une crise des prix de l'électricité", juge Die Zeit.
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La première économie européenne, qui dépendait à 55% du gaz russe avant l'invasion de l'Ukraine, est particulièrement exposée aux risques de pénurie énergétique cet hiver et l'envolée des prix de l'énergie met à rude épreuve ménages et entreprises. Le pays n'évitera pas une récession dont les prochains mois, selon les économistes.
Avec ce compromis mal ficelé, Robert Habeck pensait clore l'épineux débat du nucléaire en Allemagne, mais il n'a fait que le relancer.
Reportage TV: Anne Mailliet, à Berlin
Adaptation web: jgal avec afp